Paysannerie et influences aux frontières de l’UE

 In Vie du projet

Mardi 28 juin 2017, Sanjin Ivanovicle, Professeur à la faculté d'agriculture de Belgrade (Serbie), était de passage à Bordeaux Sciences Agro auprès de Bernard Del’Homme, enseignant-chercheur. Intéressé par le projet de recherche MicroAgri dont lui avait parlé son collègue français, M.Ivanovic avait de nombreuses questions auxquelles j'ai pu apporter des réponses.  Suite à cette rencontre, un échange avec Bernard Del'Homme a permis d'apporter quelques éléments comparatifs entre le système français et celui des Balkans.

Le projet se positionne dans la continuité et se voue l'approfondissement des études préliminaires engagées par François Léger et notamment la thèse Kévin Morel d'AgroParisTech. Ces études visaient à savoir si les méthodes de cultures dites "alternatives" que nombre d’agriculteurs en micro-ferme utilisent pour optimiser l'espace productif, sont viables économiquement ou non. Celles-ci ont démontré que certaines pratiques culturales sont viables et peuvent supporter un salaire minimum décent à un agriculteur installé sur des surfaces inférieures à 1,5 ha (1000 m² dans le cas de l'étude de François Léger). Cette mesure de surface cultivée est très importante car c’est précisément la limite en dessous de laquelle, en France, la Mutuelle Sociale Agricole ne garantit plus le statut d'agriculteur : c'est-à-dire l'accès à la couverture sociale, aux cotisations de retraite, au droit de vote dans les instances de représentations, etc... C'est en réponse à ces difficultés que MicroAgri a germé, il y a plus d'un an.

La situation des Balkans (Albanie, Bosnie-Herzégovine, Croatie (UE), Macédoine, Monténégro, République Serbe, Kosovo) est très complexe. En effet, si on doit résumer les pays des Balkans, on obtient trois critères : se sont des territoires de petite taille, avec une économie fragile où la part agricole dans l'économie est importante. Ces caractéristiques sont le résultat de l'Histoire de la région, notamment à cause des décollectivisations. En effet, l'agriculture représente en moyenne 1/5 du PIB dans ces pays. La surface moyenne des exploitations n'est que de 2,5 ha et 50 à 90% des activités agricoles se font sur des surfaces inférieures à 2 ha. Il n'y existe pas vraiment de solides filières agricoles, et elles ne se développent pas toutes à la même vitesse. En Serbie, on peut tout de même distinguer un niveau de connaissance élevé, la présence d'un enseignement secondaire et supérieur agricole, d'une recherche agronomique et d'organismes de conseil. La Croatie, elle, membre de l'UE accède à une politique agricole et des financements plus abouti. Les ambitions politiques des Balkans concernant l'agriculture suivent globalement les directions de la Politique Agricole Commune (P.A.C.) menée en UE bien qu'ils n'en soient pas membres. Les dirigeants considèrent la petite agriculture comme un frein à cette "modernisation" de l'agriculture. C'est à dire un frein au développement d'exploitations agricoles de plusieurs dizaines voire centaines d'hectares industrialisés et dédiés à la production de filières longues (en grande partie vouée à l'exportation). Les mesures de politiques agricoles ignorent la petite agriculture alors même qu'elle représente l'écrasante majorité du secteur. Pourtant ce "frein" possède un gros potentiels d'externalités positives.

"La combinaison aujourd'hui de systèmes uniques en termes de maintien de la biodiversité, de multifonctionnalité, d'exploitations à dimension "familiale" autorisant une vie en milieu rural équilibrée grâce à des circuits de transformation et de distribution locaux, devrait être vue comme un levier pour l'avenir de l'agriculture, et non un handicap"

- Bernard Del'Homme, avril 2016.

Ces mesures politiques font écho, en France aux lois d'orientation de 1960 et 1962, et provoquent aujourd'hui en Serbie une diminution du nombre d'exploitations telle que nous l'avions connu en France mais sans toutes les possibilités de reconversions qu'offraient les trente glorieuses. Le manque de moyen des Balkans ralenti ces processus de réformes, mais il est certain que nous verrons disparaître la plupart des exploitations dans un avenir proche si leur orientation ne change pas.

En France, 1er territoire agricole en Europe et 5e dans le monde, l'agriculture a été modernisée et industrialisée depuis les années 60. Les surfaces moyennes dépassent les 40ha et la petite agriculture y est très minoritaire. Depuis quelques années, un engouement se développe cependant, dans certains milieux sociaux sensibilisés à l'écologie. Bien que les discours politiques élaborés pour la P.A.C. et soignés pour l'image médiatique affichent une volonté de maintenir et de développer une forme d'agriculture "familiale" (définition ne donnant aucune garantie quant au mode de production* et ce qui est réellement défendue**), actuellement toujours majoritaire en France, les applications nationales et européennes ne suivent pas. Les subventions sont majoritairement captées par des exploitations toujours plus vastes, aux technologies toujours plus poussées (cf. Smart Agriculture), dans le sens du modèle d'entreprise de production industrielle qui va à l'opposé du contexte social et économique de la petite agriculture et des enjeux territoriaux.

Ainsi, la France comme la Serbie s'orientent vers la même direction pour leur développement agricole : agrandissement des exploitations, industrialisation des filières, encouragement des exportations, etc. A ceux-ci près que les moyens financiers diffèrent***. La petite agriculture dans laquelle s'inscrit la thématique des micro-fermes reste marginalisée, ignorée des politiques agricoles, ignorées des structures administratives, qu'elle soit majoritaire ou minoritaire dans le tissus économique.

Le projet de recherche-action MicroAgri se donne pour objectif de développer la connaissance et la reconnaissance des micro-fermes. D’abord en apportant une définition réfléchie du terme en lui-même et ensuite par le recensement des exploitations agricoles qui peuvent être considérées comme des micro-fermes dans les limites du département girondin. Afin de construire une véritable culture autour de ces formes d’agriculture, MicroAgri ambitionne de contribuer aux politiques territoriales et de faciliter le dialogue au sein des mondes agricoles. D'après la situation agricole en France et à l'étranger, on se rend compte que les résultats que fournira MicroAgri auront un impact direct sur les politiques agricoles et territoriales à l'échelle départementale mais que son rayonnement en termes d'enrichissement du corpus de connaissances dépasse le cadre national et les frontières européennes.

 

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*L'agriculture familiale définit les exploitations agricoles dont une famille possède les terres, où la plupart du travail est réalisé par des membres de la famille (salariés ou non), le capital est détenu par la famille et les décisions sont prises au sein de la famille. Souvent l'exploitation se transmet dans l'héritage. Il se différencie de la forme entrepreneuriale où un chef d'exploitation emploie en majorité des salariés et où les décisions sont prises selon la hiérarchie de l'entreprise et de la provenance des capitaux.

**La notion d'agriculture familiale amène une ambiguïté au sens où elle puise dans l'imaginaire collectif en évoquant une agriculture de petite dimension, alors que la définition évoque uniquement le mode d'organisation et de gouvernance.

***Chaque année, la France touche 10 milliards d'aides européennes pour soutenir son agriculture. 

 

Références :

Paul Magnin
Etudiant en Licence de Biologie à l'université de Bordeaux. Stagiaire du groupe de coordination du projet MicroAgri.
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